La question de l’avenir du port de Kobé-Kobé dépasse largement le seul cadre de l’exploitation du gisement de fer de Bélinga. Elle renvoie à un enjeu fondamental : comment faire en sorte qu’une infrastructure conçue aujourd’hui pour soutenir un projet minier majeur continue, demain, à créer de la valeur, des emplois, des devises et de la prospérité pour les générations futures ?
Cette interrogation est au cœur des réflexions qui animent économistes, décideurs publics et acteurs du développement. Elle touche à la vision stratégique de long terme que le Gabon entend donner à son processus de diversification économique.
Éviter le piège du port mono-produit
Le projet de Bélinga porte en lui une ambition forte : contribuer à l’émancipation progressive du modèle économique fondé sur la rente pétrolière et sur l’exportation de matières premières peu transformées.
Cependant, un risque mérite d’être anticipé dès aujourd’hui : celui de voir Kobé-Kobé devenir un simple terminal minéralier exclusivement dédié à l’exportation du minerai de fer.
Une telle configuration reproduirait, sous une autre forme, le schéma historique dont le Gabon cherche précisément à s’affranchir : une ressource, une infrastructure dédiée, puis une perte de dynamisme économique une fois la ressource épuisée ou moins compétitive.
L’enjeu n’est donc pas uniquement d’extraire et d’exporter du fer. Il consiste à transformer Kobé-Kobé en un véritable pôle économique intégré capable de générer durablement des devises et de structurer l’économie nationale bien au-delà de la durée de vie du gisement.
- Faire de Kobé-Kobé un pôle industriel de transformation
La première ambition devrait être la création d’un vaste complexe industriel adossé au port, avec un objectif clair : transformer localement une partie significative du minerai avant son exportation.
La mise en place progressive d’unités de concentration, de pelletisation, puis à terme d’aciéries permettrait au Gabon d’exporter non plus uniquement du minerai brut, mais des produits à plus forte valeur ajoutée. Cette orientation s’inscrit parfaitement dans la politique nationale de transformation locale des matières premières, déjà engagée dans la filière bois et appelée à s’intensifier dans le secteur minier, notamment avec le manganèse à l’horizon 2029.
La valeur générée par tonne exportée pourrait alors être multipliée de plusieurs fois, tout en favorisant l’émergence de compétences techniques, la création d’emplois qualifiés et le développement d’un tissu industriel national.
Certes, cette ambition nécessitera des investissements considérables, une énergie compétitive et une montée en compétence de la main-d’œuvre. Mais c’est précisément ce type de pari industriel qui permet aux nations riches en ressources naturelles de franchir un cap décisif dans leur développement.
- Positionner Kobé-Kobé comme hub logistique de l’Afrique centrale
L’un des principaux atouts du site réside dans sa profondeur naturelle de l’ordre de 16 mètres. Cette caractéristique lui confère un avantage compétitif majeur pour accueillir des navires de grande capacité et réduire les contraintes opérationnelles liées au dragage.
À terme, Kobé-Kobé pourrait devenir un port de transbordement régional de premier plan, desservant non seulement le Gabon mais également plusieurs pays d’Afrique centrale. Le Congo, la République centrafricaine et le Tchad pourraient bénéficier d’un accès plus performant aux marchés internationaux à travers les infrastructures gabonaises.
Une telle évolution générerait des revenus récurrents sous forme de droits portuaires, de services logistiques, de manutention et de transit, indépendamment de l’activité minière elle-même.
- Mutualiser les infrastructures au service de l’ensemble de l’économie nationale
L’investissement envisagé pour Bélinga comprend non seulement le port, mais également des infrastructures ferroviaires et énergétiques de grande ampleur. Ces équipements ne doivent pas être pensés comme des actifs exclusivement dédiés à un seul projet. Le futur corridor logistique pourrait servir à l’exportation d’autres ressources stratégiques du pays, notamment les gisements de Baniaka, de Milingui et d’autres projets miniers appelés à émerger dans les prochaines décennies.
Au-delà du secteur extractif, cette infrastructure pourrait également faciliter l’exportation du bois transformé, des produits agricoles, des matériaux de construction et de futurs produits manufacturés.
L’objectif doit être de construire un corridor économique national et non un simple corridor minier.
- Créer un hub énergétique et industriel compétitif
Le projet prévoit la réalisation d’infrastructures énergétiques importantes, notamment autour du barrage de Booué. Cette capacité de production constitue une opportunité stratégique exceptionnelle.
Une partie de cette énergie pourrait être mobilisée pour attirer des industries énergivores au sein d’une zone économique spéciale implantée à proximité du port. Métallurgie, matériaux de construction, transformation du bois, agro-industrie ou encore industries de recyclage pourraient ainsi bénéficier d’une énergie relativement compétitive et d’un accès direct aux marchés internationaux.
Cette approche permettrait de maximiser les retombées économiques locales tout en renforçant l’attractivité du Gabon auprès des investisseurs internationaux.
- Faire de Kobé-Kobé une porte d’entrée commerciale pour la sous-région
Aujourd’hui, une part importante des flux commerciaux de l’Afrique centrale transite par quelques grands ports régionaux. Le développement de Kobé-Kobé offre au Gabon l’opportunité de devenir un acteur logistique incontournable dans les échanges sous-régionaux.
Grâce à la combinaison port-chemin de fer-réseau routier, le site pourrait progressivement s’imposer comme une plateforme majeure d’importation et de distribution de marchandises destinées aux marchés voisins. Cette fonction générerait des recettes durables liées au transit, au stockage, à la logistique et aux services portuaires, tout en renforçant l’influence économique régionale du Gabon.
Une condition essentielle : penser l’après-fer dès aujourd’hui
La véritable question n’est pas de savoir ce que Kobé-Kobé apportera au Gabon pendant l’exploitation du gisement de Bélinga. La véritable question est de savoir ce qu’il apportera au pays cinquante ou cent ans après le début de cette exploitation.
C’est pourquoi le port doit être conçu dès son origine comme une infrastructure multifonctionnelle intégrant :
- un terminal minéralier ;
- un terminal à conteneurs ;
- une zone industrielle et logistique ;
- une zone économique spéciale ;
- des capacités de transbordement régional ;
- des infrastructures énergétiques et ferroviaires mutualisées.
Construire uniquement pour le fer reviendrait à limiter considérablement le potentiel économique du projet. Construire pour l’économie gabonaise dans son ensemble, en revanche, permettrait de transformer Kobé-Kobé en un véritable moteur de croissance, de diversification et de souveraineté économique.
En somme, le projet de Kobé-Kobé représente sans doute l’une des plus importantes opportunités économiques de l’histoire contemporaine du Gabon. Son succès ne se mesurera pas uniquement aux millions de tonnes de minerai exportées, mais à sa capacité à générer durablement des emplois, des compétences, des recettes en devises et des activités économiques diversifiées.
La négociation en cours entre l’État gabonais et ses partenaires industriels doit donc aller au-delà de la seule exploitation minière. Elle doit intégrer une vision nationale de long terme faisant de Kobé-Kobé un port industriel, commercial, énergétique et logistique au service du développement du Gabon et de l’intégration économique de l’Afrique centrale. C’est à cette condition que cette infrastructure pourra devenir non seulement un outil d’exploitation des ressources naturelles, mais également un héritage économique durable pour les générations futures.


